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« Les crèches sont enfin devenues politiques » — Journal d’une éducatrice #6

La Suisse connaît une nouvelle loi sur les crèches. Dans son « Journal d’une éducatrice », Amanda Ojalvo analyse cette avancée tout en revenant sur les lacunes de la loi. Car la Confédération n’est toujours pas prête à investir dans la qualité de l’éducation des tout-es-petit-es.

Femme aux cheveux longs, souriante à la caméra, vêtue d'un pull blanc crème, composée sur une image d'arrière-plan montrant un jeune enfant en train de jouer avec des jeux éducatifs colorés : un porteur jouet rouge et jaune avec des roues, et un jouet de frappe en bois avec des perles de couleurs.
Images : mise à disposition/Unsplash

Pendant longtemps, les crèches ont été considérées comme une affaire privée. Une question d’organisation familiale. Une préoccupation de parents, le plus souvent de mères, cherchant une solution pour pouvoir travailler.

Pendant longtemps aussi, le travail des professionnelles de la petite enfance est resté invisible. Comme si accueillir, accompagner, sécuriser, observer, soutenir le développement de dizaines d’enfants chaque jour relevait davantage d’une disposition naturelle que d’une véritable profession. Et c’est tout à fait volontaire de ne l’écrire qu’au féminin, car les professions de l’enfance ont été longtemps une profession considérée de femmes.

« Pour la première fois, la Confédération reconnaît que l’accueil des jeunes enfants n’est pas uniquement une affaire privée, mais un enjeu collectif, économique et social »

En ce sens, la nouvelle loi fédérale sur l’accueil extrafamilial constitue une avancée importante.

Car pour la première fois, la Confédération reconnaît que l’accueil des jeunes enfants n’est pas uniquement une affaire privée, mais un enjeu collectif, économique et social.

La prudence reste de mise

Cette avancée n’est pas arrivée par hasard. Elle est le fruit de décennies d’engagement des professionnel-les, des syndicats, des parents et des partis de gauche qui ont refusé de considérer les crèches comme un simple coût à supporter. Elle est aussi le résultat direct de l’initiative sur les crèches portée par les socialistes et leurs partenaires.

Sans cette mobilisation, il n’y aurait probablement jamais eu de débat national sur le financement des places d’accueil ni sur la nécessité de mieux soutenir les familles.

« Ce qui frappe dans le compromis finalement adopté, c’est la prudence avec laquelle la Confédération accepte d’entrer dans le champ de la petite enfance »

Mais au-delà de ce qui a été obtenu, l’issue des débats raconte aussi ce que notre pays n’est pas encore prêt à assumer.

Car ce qui frappe dans le compromis finalement adopté, c’est la prudence avec laquelle la Confédération accepte d’entrer dans le champ de la petite enfance.

Oui pour soutenir la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Oui pour réduire les coûts supportés par les parents.

Mais toujours avec beaucoup trop de retenue lorsqu’il s’agit de reconnaître pleinement une responsabilité nationale envers les jeunes enfants eux-mêmes.

La Suisse accepte d’investir dans les routes que les enfants emprunteront demain.

Elle accepte d’investir dans les écoles qu’ils fréquenteront dans quelques années.

Mais elle hésite encore lorsqu’il s’agit d’investir dans les premières années de leur vie.

Comme si les enfants de 0 à 4 ans n’étaient pas encore tout à fait des sujets politiques.

Comme si les premières années de la vie pouvaient encore rester à la périphérie des grandes politiques publiques.

L’enjeu reste important

Pourtant, nous savons aujourd’hui que tout se joue dès la naissance.

La sécurité affective, le développement du langage, les premières socialisations, la prévention des inégalités, l’inclusion des enfants à besoins particuliers ou encore la construction de la confiance en soi trouvent leurs racines dans les premières années de vie.

« La dignité des tou-tes-petit-es mérite mieux qu’une politique pensée uniquement sous l’angle de la garde ou du retour à l’emploi des parents »

L’école gratuite pour toutes et tous est une évidence. Cela devrait l’être aussi pour l’accueil préscolaire. La petite enfance fait partie intégrante du service public.

La dignité des tou-tes-petit-es mérite mieux qu’une politique pensée uniquement sous l’angle de la garde ou du retour à l’emploi des parents. Elle mérite que nous considérions enfin la petite enfance comme un bien commun et une responsabilité collective.

Une politique qui cesse de considérer les jeunes enfants uniquement comme les citoyen-nes de demain, pour les reconnaître enfin comme les citoyen-nes d’aujourd’hui.

Une étape, pas un point d’arrivée

Encore une fois, les débats auront éclipsé les professionnel-les. Les améliorations des conditions de travail ont disparu des discussions parlementaires, alors même que les structures peinent déjà à recruter et à fidéliser leur personnel. Comme si la pénurie allait se résoudre d’elle-même. Comme si l’on pouvait continuer à ouvrir des places sans se demander qui accompagnera les enfants demain. Car derrière chaque place de crèche se trouvent des professionnel-les qualifié-es qui portent quotidiennement la qualité de l’accueil.

Un enfant de deux ans ne grandit pas dans une ligne budgétaire.

Il grandit dans une relation.

Dans une présence stable.

Dans un environnement pensé pour lui.

Dans les bras, le regard et les compétences de celles et ceux qui l’accompagnent chaque jour.

La loi adoptée constitue donc une étape importante. Mais certainement pas un point d’arrivée.

Parce qu’après avoir réussi à faire reconnaître que les crèches sont bien un enjeu politique public et non pas privé, il nous reste encore à convaincre que la petite enfance n’est pas seulement un sujet de politique familiale ou économique.

C’est une question de justice sociale.

Une question d’égalité.

Tout simplement une question de dignité pour les enfants de 0 à 4 ans.


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