Jean Christophe Schwaab : « Les salaires stagnent, sauf pour les plus riches. »

Le constat est sans appel : les salaires stagnent, quand ils ne sont pas carrément en baisse. Pour tout le monde ? Que nenni ! Pour le 1 % de la population la plus riche, les salaires ont augmenté. Le pouvoir d’achat et la redistribution des richesses en pâtissent. Les solutions ? Démocratie économique, négociation collective des salaires… et hausse des cotisations AVS.

« Mais pour le 1 % le mieux payé, ce sont 3000 francs de salaire en plus… par mois ! »

Dans l’édition 2024 de son « Rapport sur la répartition des revenus », l’Union syndicale suisse présente une analyse implacable de l’évolution des salaires au cours de la dernière décennie. Pour la quasi-totalité des salarié-es (90 %), on constate une légère baisse des salaires réels (de quelques dizaines de francs par mois, mais tout de même). Les 10 % les plus aisés s’en sortent déjà mieux, avec une augmentation de presque 3000 francs par an. Mais pour le 1% le mieux payé, ce sont 3000 francs de salaire en plus… par mois ! Pourtant, on ne peut pas dire que les salarié-es auraient démérité. La croissance du salaire médian étant restée nettement en-dessous de celle des gains de productivité, elles et ils ont donc travaillé plus et mieux, sans voir la couleur de ces efforts.

Le pouvoir d’achat souffre

En outre, l’évolution des salaires réels n’est pas celle du pouvoir d’achat. Pour le déterminer, il faut encore retrancher du salaire les primes d’assurance-maladie ou les loyers, deux postes de dépenses qui ont connu des hausses aussi spectaculaires qu’injustifiées et qui pèsent lourdement sur le budget de la plupart des ménages.

Pour comprendre cette évolution des salaires, il faut notamment prendre en compte trois facteurs : la montée en puissance du capitalisme financier, son alliance avec les hauts dirigeant-es et une politique fiscale toujours plus favorable au capital. De plus en plus d’actionnaires exigent des rendements croissants (et souvent de plus en plus irréalistes si l’on considère le potentiel des entreprises en question). Cela se traduit notamment par une pression accrue à privilégier les dividendes (revenus immédiats) aux investissements (revenus futurs).

« Le principe constitutionnel de l’imposition en fonction de la capacité économique est peu à peu vidé de sa substance. »

Aux dividendes s’ajoutent souvent les rachats d’actions, qui ont, du point de vue des actionnaires, le double avantage de représenter un revenu supplémentaire immédiat peu ou pas taxé et d’augmenter le revenu par action des titres restants. Or, ces méthodes sont rarement compatibles avec l’intérêt à long terme de l’entreprise. Celui-ci devrait plutôt inciter à investir dans les outils de production, l’innovation… et les travailleuses et travailleurs, au lieu de distribuer les profits à tout va. Les actionnaires se sont donc trouvé-es des partenaires, prêts à se rallier à leurs intérêts au détriment de ceux de leurs propres entreprises : les hauts dirigeants, fidélisés à la cause des détenteurs de capital par d’énormes salaires, bonus et autres plans d’intéressements (stock-options).

Les impôts des plus riches ont baissé

À cette course au profit à court terme s’ajoutent les récentes réformes fiscales qui ont pratiquement toutes eu pour objectif de baisser l’imposition du capital. C’est le cas par exemple de la « réforme de l’imposition des entreprises II » qui incite les dirigeants à se rémunérer en dividendes plutôt qu’en salaire… baissant au passage les revenus de l’AVS. Cerise sur le caviar (ce n’est pas bon, mais qu’est-ce que c’est chic) : la tendance à alléger les impôts des personnes très aisées, qui conduit à ce que la part de leur revenu qu’elles consacrent à l’impôt diminue, tandis que celle des contribuables ordinaires reste stable .Le principe constitutionnel de l’imposition en fonction de la capacité économique est peu à peu vidé de sa substance.

« Dans les branches où les salaires sont négociés collectivement par les partenaires sociaux, la progression des salaires est plus favorable aux travailleuses et travailleurs. »

Une autre mode a contribué à l’explosion des hauts salaires : les externalisations et privatisations dans le secteur public et sa mise en concurrence avec le privé. Les salaires des cadres dirigeants de ces entités publiques, parapubliques ou ex-publiques sont passés du niveau des rémunérations élevées mais raisonnables des hauts fonctionnaires, aux sommes astronomiques des grandes entreprises privées.

La démocratie est menacée

En enrichissant les plus riches, ces dérives minent la cohésion sociale et menacent à terme la démocratie. Les solutions se trouvent dans ce qui fait l’ADN des partis socialistes et sociaux-démocrates depuis leurs débuts : la démocratie économique et la négociation collective. En renforçant le pouvoir décisionnel des salariées et salariés au sein de leur entreprises, on pousse ces dernières à faire des choix en faveur de leur propre durabilité. Et, dans les branches où les salaires sont négociés collectivement par les partenaires sociaux, la progression des salaires est plus favorable aux travailleuses et travailleurs. Et plus les syndicats sont forts, plus cet effet se renforce.

« Même lorsque la droite impose une politique fiscale toujours plus avantageuse pour les hauts salaires, les cotisations AVS garantissent au moins l’existence d’un prélèvement solidaire. »

Il reste une mesure facile et immédiate : la hausse des cotisations AVS. Prélevées sur la totalité du salaire alors que les rentes sont plafonnées, elles sont un véritable instrument de justice sociale et de redistribution des richesses. Et même lorsque la droite impose une politique fiscale toujours plus avantageuse pour les hauts salaires, les cotisations AVS garantissent au moins l’existence d’un prélèvement solidaire.


Jean Christophe Schwaab est docteur en droit et spécialiste des questions de droit économique. Après avoir été conseiller communal et député au Grand conseil vaudois, il a siégé entre 2011 et 2017 au Conseil national pour le Parti socialiste. Il est aujourd’hui conseiller municipal à Bourg-en-Lavaux (VD).

Cette chronique est une « carte blanche » et reflète l’opinion de son auteur.

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