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Taxez les riches, en Suisse aussi !

Crise climatique, austérité et oligarques : voici les raisons qui justifient l’instauration d’un impôt fédéral sur la fortune et la suppression du secret bancaire national, selon Dominik Gross, expert en politique fiscale et financière.

Un homme aux cheveux bruns, portant des lunettes à montures écailles et une chemise noire, est représenté en détourage au premier plan. En arrière-plan, une Ferrari F40 rouge arborant le numéro 107 est garée sur le tarmac d'un aéroport alpin, avec un jet privé blanc et des montagnes verdoyantes sous un ciel dégagé.
Images : Unsplash/mise à disposition

La population suisse descendra-t-elle bientôt dans les rues pour crier « Taxez les riches ! », comme des milliers de Françaises et de Français l’ont fait lors des manifestations contre le gouvernement de centre-droit du président Emmanuel Macron ? Chez nos voisins, l’idée d’un impôt de 2 % sur la fortune, applicable à tous les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros et appelé « taxe Zucman » (du nom de son concepteur, l’économiste parisien Gabriel Zucman), séduit les foules. La Suisse n’en est pas encore là, mais il y aurait, chez nous aussi, suffisamment de raisons d’investir les rues pour réclamer un impôt fédéral conséquent sur la fortune. En effet, les inégalités de richesse en Suisse n’ont jamais été aussi élevées depuis 1910 : le 1 % le plus nantis de la population détient 42 % de la richesse totale du pays, soit une hausse de près de dix points de pourcentage depuis le milieu des années 1980 (33 %). La Suisse présente ainsi un niveau élevé d’inégalités de richesse en comparaison internationale. Un impôt fédéral sur la fortune pourrait aussi contribuer à répondre à la question de savoir comment notre pays devrait relever financièrement les grands défis du XXIe siècle.

Climat

Les inégalités de richesse, ou plutôt l’existence de très grandes fortunes, constituent notamment un problème majeur de politique climatique, surtout en raison du mode de vie des plus nantis de la planète. Avec leurs jets privés, leurs super-yachts, leurs villas ou leurs vaisseaux spatiaux, ils produisent des quantités exorbitantes et inutiles de CO2. En 2021, les anthropologues Beatriz Barros et Richard Wilk ont étudié la consommation de CO2 de 20 milliardaires. Dans leur étude, ils ont révélé que chacun d’entre eux produisait en moyenne plus de 8 000 tonnes de CO2 par an. Ce sont principalement leurs yachts et leurs jets qui en sont responsables. Selon Barros et Wilk, les premiers, toujours prêts à l’emploi, génèrent à eux seuls environ 7 000 tonnes de CO2 par an. Les jets privés des super-riches sont aussi le reflet des inégalités sociales, économiques et de genre : leurs propriétaires sont en effet majoritairement des hommes blancs, âgés (plus de 55 ans) et actifs dans la banque, la finance et l’immobilier. La justice climatique est donc aussi une question de justice distributive, intergénérationnelle et de genre : ceux qui doivent verser davantage à la collectivité ont moins de moyens pour s’offrir les jouets les plus coûteux et les plus polluants.

Démocratie

Grâce à leurs fortunes colossales, les ultra-riches peuvent également acquérir un pouvoir politique considérable et nuire ainsi à la démocratie. Selon une étude d’Oxfam, les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper une fonction politique au cours de leur vie que les citoyens ordinaires. D’après les politologues Eli G. Rau (Université de Monterrey) et Susan Stokes (Université de Chicago), ce lien est étayé par des preuves, comme ils en attestent dans leur étude de 2025 sur l’inégalité des revenus et l’érosion de la démocratie au XXIe siècle (Income inequality and the erosion of democracy in the twenty-first century). Le fait que quelques ultra-riches puissent utiliser leur argent pour prendre le contrôle d’institutions centrales dans une société démocratique — partis politiques, médias, universités, organisations de la société civile ou institutions culturelles, par exemple — et exercer ainsi une influence excessive sur la politique grâce à leurs capitaux est également corroboré par des exemples concrets tirés de l’actualité. Les oligarques américains de la tech, qui ont utilisé leurs milliards pour s’assurer une place au sein du gouvernement Trump, en sont des exemples frappants aujourd’hui. Elon Musk, le plus riche et, jusqu’à présent, le plus influent d’entre eux au sein du gouvernement Trump, possède 834,8 milliards de dollars et deviendra probablement le premier ultra-riche à posséder mille milliards de dollars. Mais il existe aussi des oligarques en Suisse, dont l’exemple le plus marquant est le multimilliardaire Christoph Blocher. Avec ses propres deniers et avec quelques proches, comme le transporteur automobile Walter Frey, il a financé pendant plus de trente ans son ascension politique et celle de son parti, l’UDC. « Taxez les riches » est donc aussi une forme de protection de la démocratie.

Investissements

Les grands enjeux actuels, tels que la crise climatique et la transition écologique, l’instabilité géopolitique, la croissance démographique (dans le Sud global) et le vieillissement de la population (dans le Nord global) exigent une politique d’investissement nouvelle et ambitieuse. En Suisse, une meilleure taxation des fortunes très élevées et très inégalement réparties pourrait, à court ou moyen terme, apporter un soulagement nécessaire et urgent au budget fédéral. Ceci permettrait d’atténuer la pression (artificiellement créée par le très strict frein à l’endettement) sur les dépenses consacrées à la coopération internationale. Mais la Suisse doit aussi investir dans la construction d’une économie verte, le développement d’entreprises durables et le secteur des soins (soins aux personnes âgées et garde d’enfants) afin de préserver la base fiscale et les emplois dans le cadre des changements structurels en cours et de pouvoir faire face au vieillissement de la population.

Nouvel impôt fédéral sur la fortune…

Pour éviter que le renforcement de l’armée, malheureusement inévitable dans une perspective politique, n’entraîne des mesures d’austérité massives dans des domaines essentiels du service public, des recettes fiscales supplémentaires doivent être mobilisées. À cet égard, un impôt fédéral sur la fortune est bien plus social qu’une hausse de la TVA, qui affecte aussi la consommation des classes moyennes et défavorisées. Selon les calculs d’Alliance Sud, une hausse du taux d’imposition sur la fortune à 2,7 % pour le 0,1 % des contribuables les plus riches permettrait à la Confédération d’espérer des recettes supplémentaires de plus de dix milliards de francs par an.

… et introduction de l’échange d’informations au niveau national

Pour que l’Administration fédérale des contributions puisse appliquer efficacement un impôt fédéral sur la fortune, elle aurait besoin d’accéder aux données fiscales pertinentes. Cela implique la mise en place d’un échange national d’informations sur les données de la clientèle bancaire entre les banques, les cantons et la Confédération. Cela reviendrait à abolir le secret bancaire national. Des mesures supplémentaires seraient en outre nécessaires pour accroître la transparence sur les ayants droit économiques et les flux financiers internationaux liés à la Suisse et pour lutter contre l’exode des ultra-riches et de leurs fortunes.

On pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups. Notre pays demeurant la plus grande place financière offshore au monde, une transparence accrue aurait aussi des retombées internationales directes : l’évasion fiscale de l’étranger vers la Suisse deviendrait encore moins attractive, et les fortunes des personnes étrangères placées ici ou les structures offshore gérées et mises en place à partir de la Suisse deviendraient plus risquées. Cela aurait aussi des effets directs sur la politique de développement : grâce à un registre public des ayants droit économiques des sociétés (boîtes aux lettres) ou des bureaux de gestion de patrimoine (« family offices ») en Suisse, les autorités fiscales du Sud global accéderaient directement aux données patrimoniales de « leurs » multimillionnaires qui font gérer leur argent via la Suisse, sans que les États concernés aient à mettre en place eux-mêmes l’infrastructure coûteuse nécessaire à cet effet.

Alfred Gantner à Meggen

Que la question de la taxation des ultra-riches reste d’actualité, même après le rejet de l’initiative de la Jeunesse Socialiste en faveur d’un impôt sur les successions, a été démontrée par l’un des nantis en question. Le milliardaire suisse Albert Gantner, qui, jusqu’ici ne s’était pas particulièrement distingué par ses positions politiques progressistes, a déclaré peu après la votation dans le Tages-Anzeiger qu’il était inadmissible qu’une poignée de privilégiés dans ce pays possèdent des fortunes colossales, tandis que certaines personnes ne parviennent pas à payer leurs primes d’assurance-maladie et leur loyer. Tout est dit ! Si ce n’est peut-être que la vaste villa de Gantner trône à Meggen, au bord du lac des Quatre-Cantons, une commune lucernoise offrant un panorama sublime, mais qui applique aussi l’un des taux d’imposition sur la fortune les plus bas au niveau communal : 2,2 pour mille – pour mille, et non pour cent. La concurrence fiscale entre les cantons et les communes a fait dégringoler les taux d’imposition cantonaux sur la fortune ces dernières décennies. Pour enrayer cette course vers le bas, un impôt sur la fortune est nécessaire au plan fédéral.

L’impôt fédéral sur la fortune : une vieille connaissance

Avec la création de l’État fédéral suisse en 1848, les impôts sur la fortune ont pris une place de plus en plus importante dans les finances cantonales. Pendant la Première Guerre mondiale, la Confédération s’est vue contrainte, pour la première fois, de lever des impôts directs au niveau fédéral qui, comme ceux des cantons, taxaient le revenu et la fortune. Durant la Seconde Guerre mondiale, des impôts extraordinaires sur la fortune ont de nouveau été prélevés en 1940 et 1942, au titre de « sacrifice pour la défense nationale ». En 1959, la Confédération a aboli son impôt sur la fortune, redoutant une imposition excessive des plus riches. Cette crainte n’est définitivement plus d’actualité. Selon un récent sondage de Tamedia, environ 68 % des personnes interrogées en mars 2026 se sont déclarées favorables à la réintroduction d’un impôt fédéral sur la fortune pour les super-riches.

Cet article a été rédigé par Dominik Gross, expert en politique fiscale et financière, et publié chez alliancesud.ch. Cette chronique est une « carte blanche » et reflète l’opinion de son auteur.


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