« direct » : Roland Dittli, après de nouvelles escalades majeures cette semaine, la situation au Proche-Orient reste extrêmement instable. Comment évaluez-vous la situation actuelle ?
Roland Dittli : L’évolution future est très incertaine. Les différents théâtres de guerre sont à nouveau plus étroitement liés, chose que l’Iran a réussi à faire et considère comme un succès, mais qu’Israël et les États-Unis voulaient empêcher. Avec la récente ingérence des Houthis du Yémen, le risque existe désormais non seulement que le détroit d’Ormuz soit bloqué, mais aussi que l’accès à la mer Rouge subisse un sort similaire en cas de nouvelle escalade. À mes yeux, toute cette spirale d’escalade illustre de manière exemplaire l’inefficacité fondamentale de la violence guerrière pour atteindre des objectifs politiques au Proche-Orient.
« direct » : Pouvez-vous développer cela ?
Roland Dittli : Israël et les États-Unis n’atteignent manifestement pas leurs objectifs — bien au contraire. Par exemple, ils voulaient enfin vaincre militairement le Hezbollah au Liban, déjà fortement affaibli. Or, celui-ci retrouve désormais un nouveau souffle et une nouvelle légitimité, car il se défend contre l’occupation du territoire libanais par Israël. Parallèlement, l’action brutale d’Israël affaiblit le gouvernement libanais, qui partageait avant cette guerre l’objectif d’un désarmement progressif du Hezbollah. Et le régime iranien sort lui aussi de cette guerre rajeuni, et, à certains égards, renforcé. Mais la guerre n’est pas seulement un désastre pour la réalisation des objectifs politiques. Les mort-es, les déplacements de population et la destruction sont d’une ampleur massive, en particulier au Liban. On y assiste à nouveau à une recrudescence des tensions confessionnelles, activement encouragées par Israël. En Iran aussi, les conditions de vie de la population se sont fortement détériorées.
« La guerre n’est pas seulement un désastre pour la réalisation des objectifs politiques. Les mort-es, les déplacements de population et la destruction sont d’une ampleur massive, en particulier au Liban »
« direct » : Quelle influence cette instabilité dans l’ensemble de la région a-t-elle sur la Palestine ?
Roland Dittli : À mon avis, la Palestine est l’épicentre de l’instabilité dans la région. Or, cet épicentre a de nouveau été quelque peu relégué à la périphérie en termes d’attention. La communauté internationale n’est pas prête à résoudre la question palestinienne avec l’urgence requise. C’est dramatique. La situation des Palestinien-nes est absolument désespérée. Et ce manque d’attention est exploité par l’État israélien et les colons violents. Je me suis rendu en Cisjordanie en février — à Ramallah et à Jérusalem — et je dois dire que la situation est vraiment dramatique.
« direct » : Comment la situation a-t-elle évolué ces derniers mois ?
Roland Dittli : La population est activement intimidée. La Cisjordanie est devenue un « no man’s land » où les Palestinien-nes ne bénéficient d’aucune protection ni d’aucun droit. La violence, les expulsions et la destruction sont monnaie courante et sont systématiquement encouragées et mises en œuvre par l’État israélien. La situation est incroyablement menaçante pour les personnes sur place.
« direct » : Gaza a elle aussi pratiquement disparu de la couverture médiatique.
Roland Dittli : Oui, et c’est désastreux. Un ami et analyste de Gaza vient de rédiger un rapport intitulé : « Gaza et sa population pourraient ne pas survivre à cette phase de cessez-le-feu. » C’est à Gaza que l’urgence d’agir se fait le plus sentir. Seulement, toute l’architecture mise en place par le soi-disant « plan de paix pour Gaza » est restée dysfonctionnelle. Tou-tes les acteur-trices concerné-es savent que cela ne fonctionne pas, et cela est d’ailleurs communiqué officiellement ou semi-officiellement. Bien sûr, on pouvait prévoir que cela ne fonctionnerait pas. Le problème est qu’aucune structure alternative fonctionnelle n’est mise en place. Cela résulte également d’un manque d’attention. Celle-ci est focalisée sur l’Iran, le Liban et le pétrole.
« direct » : Malgré le soi-disant « cessez-le-feu », Israël attaque Gaza sans relâche. De plus, l’accès à l’aide humanitaire reste difficile. Quels sont actuellement les plus grands défis auxquels est confrontée la population civile ?
Roland Dittli : Il est important pour moi de souligner qu’il n’y a pas de cessez-le-feu à Gaza. Israël attaque quotidiennement la bande côtière et a tué près de 1 000 personnes et en a blessé plusieurs milliers d’autres depuis l’entrée en vigueur du « plan de paix pour Gaza ».
« La Cisjordanie est devenue un « no man’s land » où les Palestinien-nes ne bénéficient d’aucune protection ni d’aucun droit. La violence, les expulsions et la destruction sont monnaie courante et sont systématiquement encouragées et mises en œuvre par l’État israélien »
« direct » : Quelle est la situation humanitaire ?
Roland Dittli : Les besoins fondamentaux ne sont pas couverts. Il y a une pénurie d’eau potable et de nourriture. Les soins sont dans un état vraiment déplorable et les conditions d’hygiène continuent de se détériorer de manière dramatique. Les écoles et les universités fonctionnent au ralenti, grâce à des efforts considérables et à un engagement admirable. Il n’y a ni économie ni services qui fonctionnent. Il n’y a pas non plus de structures étatiques. La population de Gaza vit depuis des mois, voire des années, sans État fonctionnel. C’est un énorme problème pour la cohabitation, l’ordre social et la sécurité publique. À cela s’ajoute le fait qu’Israël poursuit son plan d’expulsion. Cela suscite naturellement une grande peur parmi la population gazaouie.
« direct » : Comment le gouvernement israélien procède-t-il ?
Roland Dittli : Récemment, le journal Haaretz a rapporté que l’armée israélienne prévoyait de reprendre les hostilités à grande échelle. Israël occupe actuellement 60 % de la superficie de la bande de Gaza. L’accord prévoyait en réalité 51 %. Benjamin Netanyahu a désormais annoncé son intention d’étendre ce chiffre à 70 %, de sorte que la population soit encore plus concentrée. Et Israël Katz, le ministre de la Défense, a réaffirmé il y a quelques jours que le plan d’expulsion serait poursuivi « au moment opportun ».
« direct » : La nouvelle loi sur l’enregistrement des ONG en Israël complique encore davantage l’aide humanitaire. La Suisse a désormais signé, avec 20 autres États, une déclaration commune exigeant l’accès humanitaire à Gaza. De telles initiatives de la communauté internationale sont-elles efficaces ?
Roland Dittli : Je considère que de telles initiatives sont utiles, oui. Il est important de continuer à surveiller la situation. En Cisjordanie notamment, les représentations diplomatiques et les ambassades — y compris celle de la Suisse — accomplissent un travail important. Elles surveillent la situation, marquent leur présence et critiquent publiquement le gouvernement israélien pour ses agissements. Mais cela ne suffit pas. Les paroles doivent être suivies d’actes. Malheureusement, ceux-ci font souvent défaut. Cela vaut également pour la Suisse.
« La Suisse pourrait mettre à profit son capital diplomatique pour renforcer des initiatives diplomatiques plus prometteuses, comme la « Déclaration de New York » sur la mise en œuvre de la solution à deux États »
« direct » : Dans quelle mesure ?
Roland Dittli : La nouvelle loi sur l’enregistrement affaiblit l’ensemble de l’architecture de l’aide humanitaire. Après la destruction massive des structures publiques et de la société civile à Gaza, c’est désormais l’architecture internationale, censée venir en aide aux Palestinien-nes, qui est affaiblie. Le cas de l’UNRWA en est un bon exemple — la Suisse a elle aussi joué un rôle peu glorieux à cet égard, et cela a des répercussions jusqu’à aujourd’hui.
« direct » : De quels leviers la Suisse disposerait-elle ?
Roland Dittli : Dans le domaine humanitaire, la Suisse apporte une contribution positive, principalement par l’intermédiaire d’organisations internationales. Elle collabore également avec des acteur-trices à Gaza, par exemple dans le domaine du déminage. C’est très important, car la présence de mines est un problème majeur. La Suisse pourrait toutefois coopérer encore davantage avec les institutions légitimes qui subsistent à Gaza. Cela signifie non seulement par l’intermédiaire du CICR ou des agences de l’ONU, mais aussi directement avec les communes, les universités et les établissements d’enseignement.
« direct » : La Suisse pourrait-elle également jouer un rôle plus proactif sur le plan diplomatique ?
Roland Dittli : Oui, sans aucun doute. L’« architecture de paix » existante est dysfonctionnelle. Israël tente de l’instrumentaliser pour atteindre ses objectifs de guerre, comme la destruction du Hamas. Mais cela ne fonctionnera pas. Une réparation de cette architecture ne serait possible que si Israël en était exclu ou si la partie palestinienne y était représentée sur un pied d’égalité. Ces deux options sont peu réalistes. La Suisse pourrait mettre à profit son capital diplomatique pour renforcer des initiatives diplomatiques plus prometteuses, comme la « Déclaration de New York » sur la mise en œuvre de la solution à deux États. Elle pourrait en outre renforcer les acteur-trices palestinien-nes et leur capacité d’action à la base, afin qu’elle et ils puissent façonner leur propre avenir, libéré-es de l’« architecture de paix » coloniale de Donald Trump.
« direct » : Comment évaluez-vous globalement la position de la Suisse officielle face à la situation au Proche-Orient ?
Roland Dittli : La Suisse a perdu de son importance dans cette région. Bien qu’elle assure la représentation des intérêts des États-Unis en Iran, elle n’a pratiquement joué aucun rôle dans les négociations actuelles. Le Pakistan, la Turquie et d’autres pays ont pris le relais. La Suisse manque de volonté créative. Or, c’est précisément là que réside sa force : accompagner les processus en coulisses dans un climat de confiance, créer de nouveaux canaux, développer des formats nouveaux et inclusifs pour la recherche de la paix.
« direct » : Comment peut-elle exploiter ces atouts ?
Roland Dittli : Il ne faut bien sûr pas surestimer l’influence de la Suisse. Mais comme les grand-es acteur-trices, en particulier les États-Unis, sont dans une impasse, il y aurait de la place pour un acteur fiable, petit et crédible comme la Suisse. Or, la Suisse a gaspillé une partie de son capital le plus important, à savoir sa crédibilité. La rétablir relève en fin de compte d’une décision politique, et non d’une question de taille.
« Ce que nous voyons actuellement montre une fois de plus — comme si souvent dans l’histoire de l’humanité — que la violence ne fonctionne pas »
« direct » : Vous êtes chercheur en sciences de la paix. Pour conclure : n’avez-vous pas encore perdu espoir en la paix ?
Roland Dittli : La situation des Palestinien-nes à Gaza, mais aussi en Cisjordanie, est vraiment extrêmement précaire. Et si rien n’est fait, tout ira encore plus mal. Ce que la plupart des organisations internationales et des expert-es qualifient de génocide se déroule sous les yeux de toutes et tous. La communauté internationale observe sans vraiment intervenir. Dans 30 ans, nous nous demanderons comment cela a pu arriver. Nous le savions, nous l’avons vu. Et pourtant : en tant que personne travaillant dans une organisation de consolidation de la paix, je ne perds pas complètement espoir. Ce que nous voyons actuellement montre une fois de plus — comme si souvent dans l’histoire de l’humanité — que la violence ne fonctionne pas. Israël ne parvient pas à traduire ses actions militaires en succès politiques ou en sécurité pour sa population. Les États-Unis non plus. Peut-être que c’est précisément cela qui conduira, à moyen terme, à la prise de conscience que le droit international et les institutions internationales — aussi imparfaites fussent-elles — ont mieux fonctionné que ce que nous vivons actuellement.
jsc
