« direct » : Avant 1975, la proportion de femmes au Parlement islandais ou à des postes de direction était quasi nulle — les femmes gagnaient moins d’argent que les hommes et étaient principalement chargées des tâches domestiques non rémunérées. 90 % de la population féminine a participé à la première grève des femmes en Islande. Quel était l’objectif de cette grève en Islande en 1975 ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : L’objectif de la grève des femmes — appelée à l’époque « journée de repos des femmes » (Kvennafrídagurinn) — était de mettre en lumière la contribution inestimable des femmes à la société, tant sur le marché du travail que dans les tâches domestiques. Les revendications étaient — et le sont encore aujourd’hui — l’égalité salariale et l’égalité des droits entre les femmes et les hommes.
« direct » : Cinq ans seulement après la grève, Vigdís Finnbogadóttir a été élue première femme présidente de l’histoire. Quel rôle la grève a-t-elle joué pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes en Islande ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : Au début des années 1970, la deuxième vague du mouvement féministe a atteint l’Islande. Les femmes ont commencé à s’organiser politiquement au sein d’initiatives citoyennes et de partis politiques pour lutter en faveur de l’égalité. La grève des femmes du 24 octobre 1975 nous a montré, à nous et au monde entier, ce qu’il est possible de réaliser lorsque les femmes s’unissent solidairement contre les inégalités. On dit que Vigdís Finnbogadóttir ne serait pas devenue présidente en 1980 sans les développements des années 1970 et la grève des femmes.
« direct » : Aujourd’hui, l’Islande est en tête du « Gender Gap Index » depuis 16 années consécutives et est souvent considérée comme un modèle en matière d’égalité des sexes — pourtant, des différences structurelles persistent entre les femmes et les hommes. À quoi ressemble aujourd’hui la lutte pour l’égalité et quels sont les défis actuels en Islande ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : L’Islande dispose d’un marché du travail organisé et d’un système de négociation collective qui s’apparente au modèle nordique tripartite. Les syndicats et le mouvement féministe ont collaboré étroitement pour lutter contre les inégalités salariales entre les femmes et les hommes. Sans cela, nous ne serions pas allés aussi loin. Aujourd’hui, le principal défi réside dans la division du marché du travail entre les « emplois traditionnellement féminins » et les « emplois traditionnellement masculins ». Les femmes occupent une grande partie des postes dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Dans ces secteurs, les salaires sont systématiquement inférieurs à ceux des secteurs où les hommes sont majoritaires, même en tenant compte des facteurs de formation et d’expérience professionnelle.
« direct » : La Suisse se classe nettement derrière l’Islande dans le « Gender Gap Index » et est loin de l’égalité des sexes. Les femmes sont, par exemple, moins bien rémunérées et sous-représentées aux postes de direction en politique ou dans l’économie. Dans ce contexte, que peut apprendre la Suisse de l’Islande dans la lutte pour l’égalité ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : Pour que les femmes bénéficient de l’égalité sur le marché du travail, il faut des structures d’accueil pour les enfants subventionnées et un système de congé parental qui permette aux femmes de réintégrer le marché du travail après la naissance. En Islande, le congé parental est actuellement de 12 mois à 80 % du salaire. Les pères ont droit à 4,5 mois sur ces 12 mois. Ces mois ne sont pas transférables à la mère. Cette particularité est devenue la caractéristique la plus révolutionnaire du système, qui a été inscrit dans la loi il y a 25 ans et mis en œuvre en plusieurs étapes. Il en résulte que les employeurs prennent également le « risque » que les hommes prennent ce congé parental.
« direct » : Le PS Suisse prévoit de lancer une initiative contre la violence patriarcale. La violence à l’égard des femmes est-elle également un sujet d’actualité en Islande et quelles mesures l’Islande prend-elle pour la combattre ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : C’est un thème central de la politique islandaise depuis plusieurs décennies. L’élimination de la violence à l’égard des femmes et des enfants nécessite une approche à plusieurs niveaux. Il faut réviser la législation, former les responsables politiques et les juges, et informer le grand public afin qu’il soit prêt à opérer les changements nécessaires. Ce n’est pas facile. Mais la première étape doit être de reconnaître le problème de la violence à l’égard des femmes et de se défaire des idées reçues qui, depuis des années, tendent à rejeter la faute sur les victimes.
« direct » : Le 14 juin est la journée de grève féministe en Suisse. Quel message souhaitez-vous adresser aux féministes suisses pour leur combat en faveur de l’égalité des droits ?
Þórunn Sveinbjarnardóttir : Il ne s’agit pas de réinventer la roue ! En Islande — et dans de nombreux autres pays européens — de nombreuses mesures et législations ont été expérimentées et testées. Renseignez-vous à ce sujet, adaptez-les à votre société et mettez-les en œuvre. Vous n’êtes pas seul-es ! La lutte pour l’égalité des droits se déroule chaque jour partout dans le monde. Nous sommes solidaires avec vous. N’abandonnez pas ! Le succès n’est pas linéaire. La persévérance et la concentration sont nécessaires à tout moment ! Bonne chance !
Þórunn Sveinbjarnardóttir est une personnalité connue du mouvement féministe islandais. Elle a été membre du parti islandais d’origine Alliance des femmes, qui a ensuite fusionné avec d’autres partis de gauche pour former Samfylkingin (Alliance), un parti social-démocrate de gauche. Lors des élections législatives de 2024, Samfylkingin est devenu la première force politique et compte dans ses rangs l’actuelle Première ministre, Kristrún Frostadóttir.
Þórunn Sveinbjarnardóttir a été membre du Parlement islandais (Alþingi) entre 2003 et 2011, puis à nouveau depuis 2021, et occupe également le poste de présidente de l’Alþingi depuis 2025. Entre 2007 et 2009, elle a été ministre islandaise de l’Environnement.
