Les temps sont durs, c’est pourquoi l’heure est à la résistance. Celle-ci s’est exercée le week-end dernier (17 et 18 avril) à Barcelone. Le sommet « Global Progressive Mobilisation » (mobilisation progressiste mondiale) y était organisé par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et le président brésilien Lula. Sánchez est devenu une figure d’espoir pour beaucoup, notamment depuis qu’il a osé tenir tête à Trump et critiquer la course aux armements.

Le gouvernement espagnol montre également à l’Europe comment mettre en œuvre une « transition juste » : en augmentant le salaire minimum, en régularisant les personnes migrantes et en encourageant systématiquement les énergies alternatives. Et cela fonctionne : l’économie espagnole croît deux fois plus vite que la moyenne des États membres de l’UE. Lula est une figure emblématique bien au-delà de l’Amérique latine : ouvrier, syndicaliste et président d’un immense pays, réélu à plusieurs reprises. Et son gouvernement actuel incarne une autre valeur cruciale en ces temps difficiles. Il montre qu’il est possible de corriger les ravages causés par un gouvernement d’extrême droite.
Des éléments encourageants synonymes d’espoir
Avec pour slogan « Forward Together Now », de très nombreuses personnes se sont rendues à Barcelone : des chefs d’État et de gouvernement (comme Cyrill Ramaphosa) et des personnes aspirant à le devenir (par exemple Elly Schlein), des personnalités qui l’ont été et souhaitent le redevenir (comme Magdalena Andersson), ainsi que d’importantes voix critiques issues du monde universitaire (tels Isabella Weber, Mariana Mazzucato, Gabriel Zucman). Et 6 000 autres personnes venues de tous les continents, à l’exception de l’Antarctique.
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Lucidité
Des figures moins familières ont également pris part aux débats à Barcelone, notamment des représentantes et représentants du néolibéralisme démocratique. Et elles se sont montrées lucides. Par exemple Katherine Tai, ancienne représentante au commerce dans le cabinet Biden. Pendant des décennies, le libre-échange a été mis en avant et des pressions ont été exercées sur les gouvernements pour qu’ils déréglementent afin d’accorder plus de latitude aux entreprises. La promesse de croissance, de prospérité et de paix n’a pas été tenue. « L’ère du libre-échange reposait sur des hypothèses très élitistes. Aux perdants de l’ALENA et de l’OMC, on disait simplement : tant pis pour vous ! C’est uniquement grâce à cela que le mouvement MAGA a pu forger une alliance entre ces perdants et les super-riches. » Kevin Guzman-Zamora, ancien vice-président du Costa Rica, a avoué : « J’étais un fervent défenseur du libre-échange. Nous étions naïfs face à la concentration sans précédent de richesse et de pouvoir. »
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Let the sunshine in
La crise énergétique actuelle, provoquée par la guerre menée par Trump et Netanyahou, est une catastrophe auto-infligée qui frappe de plein fouet les pays du Sud global dépendants des importations. Et elle représente une formidable opportunité commerciale pour les compagnies pétrolières et les négociants en pétrole. « 22 milliards de bénéfice en 44 jours », selon Teresa Ribera, commissaire européenne à la concurrence. Isabella Weber a donc un plan pour empêcher que la crise ne génère davantage de profits : un cartel européen d’acheteurs qui pourrait imposer un prix plafond et soutenir les pays les plus pauvres en leur accordant des remises plus importantes. Pour une fois, l’idée selon laquelle la crise est une opportunité se vérifie, car le choc des prix montre que les gouvernements de droite, avec leurs politiques hostiles à la transition énergétique, nuisent à leurs propres populations. « Les prix de l’énergie en Italie ont parfois été dix fois plus élevés qu’en Espagne, qui a systématiquement misé sur le solaire et l’éolien », explique Elly Schlein, présidente du Partito Democratico italien.
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Taxer les ultra-riches
Si le projet progressiste majeur est celui qui a été le plus souvent cité, c’est sans conteste l’imposition des ultra-riches — non seulement pour la justice sociale, mais aussi pour sauver la démocratie. Un eurodéputé a rappelé qu’en 1999, Trump avait réclamé un impôt sur la fortune de 14,25 % pour les personnes dont le patrimoine net dépassait 10 millions de dollars (une mesure ponctuelle, certes, pour réduire la dette nationale). « Avec ses 2 % pour les milliardaires, Zucman fait figure de modéré en comparaison. »
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Un ordre progressiste mondial n’a pas de frontières…
Khaoula Lachguar, vice-présidente marocaine de l’Internationale socialiste, s’est adressée aux représentantes et représentants de partis et d’organisations progressistes d’Europe, venu-es majoritairement de pays européens. Elle a posé une question rhétorique, sous-entendant ce qui ne doit pas arriver : « Les réformes s’arrêtent-elles aux frontières de l’Europe ? Les inégalités diminuent-elles aussi pour la classe ouvrière en Afrique si les riches sont taxés ? La justice distributive inclut-elle également la justice mondiale ? ».
…mais commence chez soi.
Les propositions de réforme de l’économie mondiale et de renouveau du multilatéralisme discutées à Barcelone correspondent en grande partie à celles formulées par Alliance Sud dans son « nouveau deal ». L’ancien ministre des finances et vice-Premier ministre australien, Wayne Swan, a déclaré à propos de ces idées de réforme : « Nous n’avons pas de problèmes de fond (policies) mais un problème politique (politics). Les partis progressistes doivent sérieusement se demander pourquoi ils ne sont pas ou ne sont plus élus. « Pourquoi avons-nous perdu le soutien de la classe ouvrière ? Une fois élus, nous pourrons instaurer un ordre meilleur. Nous devons transformer nos organisations de base afin de rendre non seulement nos pays plus justes, mais aussi l’ordre mondial. »
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Écouter
Le vice-président roumain du Parlement européen, Victor Negrescu, a résumé les raisons de l’échec de la politique progressiste en racontant une anecdote : lors d’un long trajet, il a d’abord tenté de convaincre le chauffeur de taxi, qui avait autrefois voté à gauche mais s’était ensuite tourné vers l’extrême droite, du bien-fondé du programme de son parti. Avec un succès modéré ; puis il a écouté l’homme et compris ses préoccupations : la crainte de ne plus pouvoir se permettre de voiture, la hausse des loyers, l’explosion des prix de l’énergie. La course s’est achevée devant l’appartement du député et le chauffeur de taxi a été surpris de ne pas y voir une villa. La propagande de droite avait dépeint tous les politiciens sociaux-démocrates comme des propriétaires de villas. Conclusion de Negrescu : il faut écouter les gens, défendre systématiquement leurs préoccupations — qui sont au cœur même de la social-démocratie — et lutter contre la désinformation.
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La réglementation est gage de sécurité
« Face à la désinformation et à l’extrémisme de droite, l’UE doit créer un espace pour la liberté et la démocratie », lance Elly Schlein. Le vice-président du groupe de l’Alliance progressiste au Parlement européen, Mohammed Chahim, décèle toutefois un petit problème : « L’Europe est colonisée numériquement. » Réponse d’Elly Schlein : « Nous ne devons pas nous laisser intimider par l’agressivité des États-Unis ou de la Russie ni par la course à l’IA entre la Chine et les États-Unis. Nous devrions créer un centre de recherche sur l’IA et la numérisation au niveau de l’UE. » Il est également nécessaire d’adopter une réglementation pour protéger les travailleuses et travailleurs des plateformes et garantir la transparence des algorithmes. La souveraineté numérique doit compléter la transition énergétique, car toutes deux sont essentielles à la sécurité de l’Europe.
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Ne pas perdre espoir.
Tim Walz, gouverneur du Minnesota, Neera Tanden, conseillère de Biden, et le sénateur Chris Murphy, ainsi que Zohran Mamdani et Bernie Sanders (tous deux en virtuel) ont représenté les États-Unis rebelles. Ils ont tous exhorté l’ensemble des participants à ne pas sous-estimer les États-Unis et ont souligné l’importance des manifestations « No Kings », qui, avec 8 millions de personnes dans les rues, ont été les plus importantes protestations de l’histoire américaine. Mamdani a évoqué les 90 000 bénévoles qui ont rendu possible sa victoire électorale à New York, et indiqué qu’une mobilisation similaire était désormais en cours dans tout le pays. Neera Tanden : « Nous ne pouvons gagner qu’en luttant, merci de vous battre. »
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Rêver et travailler
Pedroz Sánchez a eu le dernier mot : « L’extrême droite crie si fort parce qu’elle sait que son heure est passée. La droite ne nous a apporté que la guerre, l’inflation, les inégalités et la division sociale. Trois choses sont désormais nécessaires :
- L’unité ; l’unité des forces progressistes au sein des pays et entre les pays.
- La fierté ; la fierté d’être de gauche progressiste, d’être syndicaliste, pacifiste, féministe.
- La foi ; la foi dans le progrès. Nous ne croyons pas à leur pessimisme. Le progrès est une promesse, nous devons rêver et travailler. »
Cet article a été rédigé par Andreas Missbach et publié chez alliancesud.ch. Cet article est une « carte blanche » et reflète l’opinion de son auteur.